Ora Ïto

Habiter le ciel, toucher les étoiles

PAR NADÈGE MOHA

Il faut monter jusqu’au toit pour comprendre. Là-haut, au sommet de la Cité Radieuse, l’unité d’habitation, Marseille semble respirer autrement. Le vent passe, la mer apparaît au loin, et la lumière frappe le béton imaginé par Le Corbusier. Ce béton que l’on croit dur devient presque doux sous le soleil du Sud. C’est ici que Ora Ïto a imaginé l’un de ses projets les plus singuliers.

Né à Marseille en 1977, il choisit sa propre voie et et signe très tôt ses créations sous le nom de Ora Ïto, un nom court presque graphique qui marque une volonté d’indépendance et l’affirmation d’une identité. En 1998, il se fait connaître d’une manière assez audacieuse. Il imagine des objets pour de grandes marques comme Apple, Louis Vuitton ou Nike, sans même leur demander l’autorisation. Les images circulent sur internet et font rapidement le tour du monde. Une forme de piraterie créative qui attire finalement l’attention des marques elles-mêmes. Commence alors un parcours singulier. Mobilier, luminaires, objets du quotidien, architecture intérieure, transports… Chez Ora Ito, la création ne connaît pas vraiment de frontières. Il collabore avec des maisons prestigieuses comme Cassina, Artémide Christofle, Renault, il crée la Suite Passedat à Marseille, il collabore avec Alsthom sur des projets de mobilité urbaine, notamment sur le design des nouvelles rames du métro de Marseille. Au coeur de sa démarche, il y a un concept qu’il a lui-même formulé : la Simplexité. Rendre simple ce qui est complexe. Chercher la forme évidente. Peut-être est-ce aussi cette recherche qui l’a conduit vers ce lieu extraordinaire qu’est la Cité Radieuse.

« La Méditerranée n’est pas un paysage. C’est une manière d’appréhender le monde. »

En 2010, tombé amoureux de ce toit mythique, il décide d’acquérir une partie des espaces communs du bâtiment. Commence alors un vaste chantier de restauration mené en dialogue avec les architectes du patrimoine et la Fondation Le Corbusier. Le projet ne concerne pas seulement le toit-terrasse imaginé par l’architecte moderniste, mais aussi le grand gymnase de la Cité Radieuse, qu’il fait entièrement rénover. De cette renaissance naît le MaMo Marseille Modulor. MaMo, pour Marseille Modulor. Un centre d’art contemporain suspendu entre architecture moderniste et horizon méditerranéen. Depuis son ouverture, le lieu accueille régulièrement des artistes majeurs de la scène contemporaine. Parmi eux, Xavier Veilhan, Daniel Buren,Dan Graham, Felice Varini, Jean Pierre Raynaud, Olivier Mosset, Alex Israêl, Invader, ZEVS, Oda Jaune, Urs Fisher, Lola Schnabel, Ed Ruscha, Rigobert Nimi, Daniel Arsham, Sterling Ruby. Ici, les oeuvres dialoguent avec l’architecture, la lumière de Marseille et l’horizon de la mer. Et peut-être que le nom même de l’artiste porte déjà cette promesse, car en hébreu, Ora signifie lumière. Depuis ce toit, la ville paraît différente. Les bruits deviennent lointains. Le regard s’ouvre. On comprend alors que certaines architectures ne sont pas seulement faites pour habiter. Elles sont aussi faites pour élever le regard.

Entretien avec

Ora Ïto

Votre parcours est atypique : vous avez débuté en imaginant des objets pour de grandes marques… sans leur demander la permission. Avec le recul, pensez-vous que cette audace a été votre premier acte de création ?
Mon premier acte de création, était surtout une vision créative. J’ai commencé en 1997 avec la création d’une chaussure pour Roger Vivier qui m’a fait l’honneur de l’inscrire dans un ouvrage aux Éditions Assouline, dédié à sa mémographie. Ce qui m’intéresse, c’est avant tout qu’il n’y ait aucune frontière dans la création, que je puisse travailler sur toutes sortes de typologie d’objets, c’est cela qui m’amuse ; le spectre est assez large, que ce soit le dessin d’une petite cuillère ou bien une rame de métro. Il y a 30 ans, Ora Ïto était la création de la première marque virtuelle, c’était de l’intelligence artificielle, du métaverse avant l’heure. Ces grandes marques m’inspiraient beaucoup et je voulais montrer ce que j’aurais pu créer si j’avais été le directeur artistique de ces grandes maisons ou en charge de la création de ces marques. Il est vrai que c’était un peu de « l’égo gratification. »

Vous avez inventé le concept de « simplexité », qui consiste à rendre simple ce qui est complexe. Comment cette idée est-elle née et comment guide-t-elle encore votre travail aujourd’hui ?
Je n’aime pas voir l’effort, j’aime voir lorsque les choses paraissent évidentes et je fais souvent la corrélation entre ce concept et une danseuse lorsqu’elle danse ; On ne voit pas l’effort, on ne voit pas les années, ni les heures de travail derrière ; c’est cela qui m’intéresse. De plus, dans la simplicité, on n’a pas le droit à l’erreur ; Je n’aime pas empiler les idées, j’aime qu’une seule idée puisse générer l’ensemble des paramètres.

Le Corbusier utilisait le nombre d’or dans certaines proportions et dans son Modulor. Dans votre travail, utilisez-vous aussi des rapports proches du nombre d’or ?
Oui je le fais de manière très instinctive, sans forcément avoir recours au nombre d’or, au modulor. Beaucoup d’architectes utilisent le nombre d’or. Moi je l’utilise spontanément.

Vous dites souvent que vous n’avez jamais voulu entrer dans une case. Est-ce cette liberté qui vous permet de passer du design industriel à l’architecture, puis à l’art contemporain ?
Oui, j’essaie de ne jamais répéter deux fois le même projet, j’essaye toujours d’aller vers un challenge nouveau : Être là où on l’on ne m’attend pas … C’est peut-être là que réside le secret de ma longévité juvénile ! Je n’ai pas envie d’être identifié comme un créateur de mobilier ou un designer de mobilité. Là où dans l’art il n’y a aucune contrainte et où il y a une liberté totale, sans aucun paramètre, moi justement, c’est à partir de ces contraintes et de ces paramètres que je vais pouvoir commencer, à composer mes créations, en engageant beaucoup de responsabilité.

« Le projet Marsa sera un très grand et beau projet…. Ce sera sans aucun doute le plus beau projet de ma vie !!! »

Justement, Le Corbusier disait que « le design est la rencontre de la science et de l’art ». Cette phrase résonne-t-elle avec votre manière de créer ?
Oui, il y a dans mon travail cette dimension liée à l’industrie, à la fabrication, à l’ergonomie, à la fonctionnalité, à l’intelligence, et au-delà de ces aspects, je suis profondément attaché à l’intemporalité des objets. Je ne cherche pas à suivre les modes Cette tendance de plus en plus présente dans le design m’inquiète un peu. Un objet de design doit traverser le temps et non s’y soumettre.

Vous avez créé le MaMo sur le toit de la Cité Radieuse. Qu’avez-vous ressenti la première fois que vous êtes monté sur ce toit imaginé par Le Corbusier ?
Ce fut un grand choc, de proportion, de forme, de modernité pour cette époque. J’en ai fait l’acquisition comme on le ferait pour une oeuvre d‘art, je ne savais même pas ce que j’allais en faire. C’était un pari qui pouvait paraitre presque mégalo, mais ce n’était pas du tout l’idée. Il était impératif que je réalise ce projet, c’était le meilleur des projets à faire. J’avais effectué des recherches et à l’époque, j’avais découvert que ce lieu avait déjà accueilli des performances, des expositions, un festival intitulé Festival d’Art Avant-garde. A l’époque, des artistes comme Jan Harp et Nicolas Schôffer y avaient déjà exposé, tout comme un ballet de Maurice Béjart y avait été invité. On y retrouve le même esprit lors du défilé Chanel en 2024 avec la venue de la Horde pour une performance dansée. Ce défilé a constitué une opportunité culturelle incroyable, permettant de faire rayonner la Cité Radieuse à l’international. Il m’a donc semblé naturel d’ouvrir à nouveau ce lieu au public, le partager, en faire un lieu en plein air qui puisse mettre Marseille sur la mape de l’art contemporain, en total dialogue avec l’architecture et l’environnement. Nous avons exposé l’année dernière un très grand artiste californien, Sterling Ruby avec la galerie Gagosian. J’ai la chance de collaborer avec des galeries internationales, la galerie Gagosian, la galeriePerrotin, la galerie Kamel Mennour, Mariann Goodman, la galerie Almine Reich . Ce sont des projets fous que nous réalisons ensemble, avec des pièces très lourdes, monumentales,
difficiles à manier et à mettre en place sur le toit du MaMo. Ces expositions d’art insufflent incontestablement une nouvelle vie à ce bâtiment qui semblait s’éteindre. Le maire de Marseille, B. PAYAN nous soutient, il nous encourage sans que nous ayons sollicité la moindre subvention ni aide de la Ville de Marseille. Je laisse cela pour ceux qui en ont plus besoin.

Vous dites souvent que Marseille est votre laboratoire. Pensez-vous que la Méditerranée influence votre regard de créateur ?
Évidemment !!!! Je suis un Paca Boy, j’ai grandi dans la région Paca.

Vous développez aujourd’hui le projet Marsa, dédié à l’écologie et à la mer. Pourquoi ce tournant vers des projets engagés ?
L’art a été longtemps une priorité pour moi, j’ai ouvert le MA MO il y a 15 ans. Il y a d’autres urgences aujourd’hui. L’environnement en fait pleinement partie. J’aime lorsqu’ un projet épouse totalement le contexte dans lequel il s’inscrit. Le Frioul est une ile, il est donc naturellement lié à la mer. Il faut qu’il y ait une cohérence dans le projet, ne symbiose, tout doit rentrer en résonnance comme un prolongement naturel du paysage qui l’accueille ; Certes le projet MARSA est un projet long, exigeant, parfois éprouvant. Mais je ne lâche rien, je ne sais pas si c’est une qualité mais je ne renonce jamais et je continue d’avancer, de travailler avec cette conviction intime que les choses arrivent toujours au moment juste. Le projet Marsa sera un très grand et beau projet…. Ce sera sans aucun doute le plus beau projet de ma vie !

PORTRAIT CHINOIS
Si vous étiez…
Une forme : un rond
Une matière : une matière minérale
Une ville méditerranéenne : Marseille
Une architecture : la Villa Malaparte

Une couleur : le Rouge
Une lumière : le soleil de Marseille
Une mer : La Méditerranée
Une utopie : une I- topie
Une maxime : « tout n’est que matière, seul l’esprit compte
« Une épitaphe : Je me suis bien marré !!!