L’Unité d’Habitation de Le Corbusier

La grande radieuse

PAR LIONEL BORLA

Face au paysage homérique, se dresse depuis le début des années cinquante ce vaisseau de béton avant-gardiste qu’est « l’Unité d’Habitation de grandeur conforme », nom complet de cet édifice singulier conçu par l’architecte d’origine suisse Charles Edouard Jeanneret-Gris dit Le Corbusier et son atelier parisien de la rue de Sèvres entre 1947 et 1952.

Sur ses « pattes » pilotis, cet ensemble de 337 appartements ainsi que différents commerces et autres locaux professionnels ou lieux de vie des habitants (Ecole maternelle, bibliothèque, ciné-club, microcrèche etc) forme un véritable village vertical. Marseille compte ainsi en son patrimoine l’une des plus importantes « expérience » architecturale moderne au monde du XXème siècle. Ce véritable jalon de l’architecture, né de la visite de la chartreuse de Galluzzo à Florence en 1907 par l’architecte suisse, aborde les questions urbaines, sociologiques, esthétiques et celles de la vie des individus au sein de la cellule familiale, de la densité et bien d’autres encore. Associer les espaces de la vie privée aux espaces de vie commune fut l’une des grandes innovations de « la maison du fada »comme la qualifient avec une certaine tendresse, surprise ou désaffection les Marseillais, sidérés à l’époque de voir cette architecture atypique venir côtoyer les bastides, petits immeubles et habitat individuel classiques des quartiers sud de Marseille qui, jadis, n’étaient que champs et noyaux villageois. Il ne faut pas oublier que la Cité phocéenne, longtemps urbanisée essentiellement autour du Vieux-Port, est constituée de 111 quartiers qui, en un siècle, a vu son expansion urbaine rejoindre les collines de Marseilleveyre, du massif de l’Etoile pour former cette ville deux fois plus étendue que Paris. Les façades polychromes sud, est et ouest de l’Unité d’habitation – de cet édifice également appelé Cité Radieuse – chantent sous la lumière de la Cité phocéenne. Son toit terrasse aux volumes puissants (cheminées de ventilation, ancien gymnase devenu le centre d’art MAMO pour Marseille Modulor, théâtre de plein air, édicule d’ascenseurs), tel le pont supérieur d’un transatlantique, propose un espace métaphysique à l’expérience sensorielle unique et offre un panorama majestueux à 360 degrés où le béton brut de décoffrage rayonne depuis plus de soixante-dix ans. Le « paysage homérique », comme le qualifiait Le Corbusier, rejoint l’esprit grec fondateur de Marseille, il y a plus de 2600 ans. Au début du XXIe siècle, cette architecture reste toujours d’avant-garde.

« Architecture devenue tellement emblématique voire médiatique que même la maison Chanel a choisi cet édifice pour sondéfilé croisière en 2024. »

Illustration : Lionel Borla

Nombre d’immeubles de logements collectifs se construisent ici et là à Marseille comme dans toutes les villes du monde d’une manière formatée. Une identité commune qui paraît souvent ennuyeuse car déjà vue, trop vue, lassante et propice à tout sauf à l’émerveillement. Les questions posées et les réponses proposées par cette Unité d’habitation restent pleinement d’actualité. Habitat individuel avec son petit jardin – dont rêve la majorité des Français – ou village vertical posé au milieu d’un parc ? Relations humaines au sein d’une copropriété ou « chacun chez soi » passant du box en sous-sol à son appartement via l’ascenseur sans parfois connaître ses voisins de palier, ni même se rencontrer. Une forme de déshumanisation rampante se créée ainsi depuis des décennies. Le Corbusier et son atelier de la rue de Sèvres à Paris ont conçu un lieu de vie totalement à l’opposé de cela. L’esthétique puissante et singulière divise certes depuis toujours et ceci est dans la normalité des œuvres possédant un caractère affirmé, très affirmé même et un parti pris sans équivoque. Ainsi, unité, unité, j’écris ton nom. Unité, unité, je savoure, dessine et écris ton radieux béton pourrais-je dire. Inspirante encore et encore pour les architectes, les photographes, peintres qui se délectent de cette esthétique si lumineuse sous le soleil de Provence, face à Mare Nostrum. Cet eden de modernité, ce vaisseau de béton appartenant désormais au Patrimoine Mondial de l’Unesco, nous contemple, nous interroge toujours, nous charme ou nous révulse. Laisser indifférent est être sans âme et sans caractère…

Ici, l’Unité avec son involontaire arrogance de l’innovation architecturale et urbaine est bel et bien en écho avec la Cité Phocéenne, elle-même arrogante et fière de son caractère singulier. Montant sur le toit-terrasse – faisant un écho formel et esthétique aux ponts supérieurs des Transatlantiques ou du Lingotto de FIAT à Turin – j’entends les cris et rires des enfants jouant à la récréation avec le plus beau ballon qui soit : le soleil. Ils s’amusent aussi dans les petites alcôves de béton ou dans la pataugeoire dès les beaux jours revenus. Descendant à la troisième rue, celle commerçante comme la quatrième, les bruits des couverts et verres résonnent depuis la salle du restaurant Le ventre de l’architecte ou celle plus intimiste du salon de thé l’Archi gourmand. Des asiatiques, anglosaxons, et d’autres langues étrangères d’ici et là se font entendre. Le léger bruit des valises à roulettes se fait entendre lui aussi. Les touristes arrivent ou partent de l’hôtel Le Corbusier situé lui aussi au sein même du bâtiment. À cela, se croisent les groupes de visiteurs dont les guides conférenciers passionnés de l’Office de Tourisme content l’histoire de cet édifice – bâti originellement pour francais moyens – et devenu une copropriété recherchée par les amoureux de la belle architecture. Ce sont ainsi pas moins de soixante dix mille visiteurs par an qui franchissent l’entrée de ce joyaux de l’architecture du Mouvement Moderne.

Crédit photo : Lionel Borla

Architecture devenue tellement emblématique – voire médiatique – que même la maison Chanel a choisi cet édifice pour son défilé croisière en 2024. People en tout genre, fashion victimes et autres clientes fortunées ont investi les lieux quasiment privatisés pour cet événement. Unité, unité que me veux-tu ? Quel est ce mystère qui me fait tourner autour de toi ? Sur ton toit ? De haut en bas. A travers les rues intérieures, se promenant dans ton lumineux jardin d’hiver, ta beauté et ton béton seraient-ils rien que pour moi, rien que pour les esthètes épris de cette savante création esthétique, technique et humaniste ? Car oui, l’Homme fut au coeur de ce projet qui pu voir le jour à l’après Seconde Guerre Mondiale. une commande de l’Etat afin de répondre aux besoins urgents de logements après la destruction d’une partie du quartier du Panier. Il naît donc un doux rêve face à cette plénitude esthétique et spirituelle. Tout m’appelle en toi chère Unité. Grande radieuse, grande bavarde, grande mystérieuse. Le silence du béton murmure ou crie une mélodie telle qu’aurait pu la composer Iannis Xenakis, collaborateur de l’atelier de Le Corbusier. Tu ne cesses de nous parler depuis près de soixante quinze ans. Pas de retraite pour l’avant gardisme. Allez Corbu ! : parle ! Donne-nous la clef de ce mystère. Parle depuis le silence du cimetière marin de Roquebrune Cap-Martin où tu tchaches sûrement avec mes aïeux qui reposent à quelques tombes d’Yvonne et toi dans ce cimetière avec vue sur mer à 180 degrés. Et puis in fine, oui, garde ton mystère chère Unité : nous ne formons qu’UN n’est ce pas ? Et comme l’employait souvent Le Corbusier dans ses discours, un mot me vient à l’esprit en regardant une fois encore cet audacieux édifice phocéen et universel à la fois : EPATANT !