Villas méditerranéennes

Des utopies pour célébrer la liberté

PAR CLOTHILDE MONAT - WWW.STORYTELLING-FACTORY.FR

Villa Kérylos : © Colombe Clier

Plutôt qu’un art de vivre, pourquoi ne pas concevoir ces villas de villégiature édifiées en Méditerranée à la fin du XIXe et au début du XXe comme des fantasmagories, des « folies » pour reprendre le mot utilisé à l’époque ? Fruits de l’imagination de quelques esthètes anticonformistes, ces demeures invitent à la rêverie…

LE DOMAINE DU RAYOL : LA LIBERTÉ D’ÊTRE
Si la liberté est au coeur d’un espace de vingt hectares protégé aujourd’hui par le Conservatoire du littoral, c’est qu’elle est inscrite dans l’ADN du lieu. La demeure initiale d’Alfred Courmes, riche homme d’affaires parisien, n’était-elle pas, sur les rives de la corniche des Maures, une simple ferme entourée d’une clairière ? En ces années1910 – 1920, en attendant la construction de leur villa L’Hôtel de la Mer, les époux Cormes vivent au rythme d’une vie bucolique qui leur convient parfaitement. Un jardin potager, un verger, une roseraie et un parc planté de palmiers, de mimosas et d’eucalyptus permettent de jouir d’un repos perpétuel au sein d’une nature luxuriante propice à la détente. La pergola rappelle à Alfred Courmes ses voyages autour du monde.

Domaine du Rayol : la Villa Rayolet © Guillaume Exer, exer6.fr.jpg

Photo : Villa Noailles DR – Clos Saint Bernard Villa Noailles

Domaine du Rayol, villa de Noailles, villa Kérylos, villa Ephrussi de Rothschild : autant de témoignages de passions librement vécues…

Mais c’est un second propriétaire, Henri Potez, qui conçoit la superbe descente d’escalier bordée de cyprès en dessous de ce petite édifice, tandis que ses jardiniers s’occupent de planter quatre cent espèces exotiques entre 1940 et 1974. Peu après, Gilles Clément créera la Grande Perspective. A partir de cette pergola, le regard plonge, devenant « un regard qui écoute », selon l’expression du paysagiste. La « Mare Nostrum » est au bout du chemin, avec ses légendes et ses panoramas grandioses qui suscitent la méditation…Le domaine du Rayol nous propose, encore aujourd’hui, la vision intérieure de cet homme visionnaire en charge de la rénovation des jardins. En 1988, Gilles s’est déjà forgé des principes : observer, se fondre dans le paysage. Il prône une pensée humaniste. C’est pourquoi on ne trouvera pas là-bas des sentiers botaniques avec le nom des espèces végétales étiqueté, mais plutôt un lieu où reposer son corps et son âme, où restaurer son lien à la nature. Où s’éduquer et comprendre aussi… Chacun flânera pour découvrir la biodiversité planétaire et des paysages méditerranéens du monde entier : les fougères arborescentes de Nouvelle- Zélande, les aloès d’Afrique du Sud, les mimosas d’Australie, les chênes-lièges et arbousiers du maquis … De nos jours, l’hôtel de la Mer témoigne de l’architecture balnéaire du début du XXème siècle alors que la villa Rayolet présente une alternative au faste de la grande demeure bourgeoise. Les deux se visitent ou abritent des expositions. Le domaine du Rayol offre généreusement culture et éducation : en été, le festival des « Soirées romantiques », à l’automne, la fête « Gondwana » des Plantes méditerranéennes, et, toute l’année, des événements qui stimulent l’évasion de l’esprit !

LA VILLA DE NOAILLES : LE MÉ CÉNAT, UN ART DE PROMOUVOIR LA LIBERTÉ
Autres propriétaires : autre style. QuandCharles et Marie-Laure de Noailles décident de construire leur villa sur les hauteurs de Hyères, ils pensent à faire entrer le soleil dans leur vie mais entendent aussi promouvoir la modernité. L’architecte auquel ils confient leur projet, Robert Mallet-Stevens, très en vogue dans le Paris des années 1910, est connu déjà pour son goût pour les constructions fonctionnelles, épurées, l’introduction de toits et de terrasses qui permettent de profiter au maximum de la lumière. Il aime partager des idées avant-gardistes et propose des principes novateurs comme l’encastrement des éléments décoratifs, les portes à galandages ou l’usage du béton armé. Cette attitude moderniste, l’architecte la partage avec les époux Noailles, mécènes dans l’âme, soucieux de promouvoir des artistes aussi différents que Dali, Giacometti, Poulenc, Man Ray, Cocteau, Buñuel… La villaporte aussi témoignage d’un art de vivre qui prône la liberté sous toutes ses formes. L’excentricité de Marie-Laure s’exercera par exemple dans le domaine vestimentaire : « Domaine du Rayol, villa de Noailles, villa Kérylos, villa Ephrussi de Rothschild : autant de témoignages de passions librement vécues… » n’est-elle pas à l’origine de ces « bals des Matières » qui incitaient les invités à venir vêtus d’habits aux composantes inhabituelles ? Tout sauf du textile ! Lors des soirées, des hommes en queues-de-pie taillées en couvertures de livres croisaient des femmes en robes de paille ou d’écailles de poisson… Si aujourd’hui lademeure devenue « Centre d’art villa Noailles » accueille tant de programmations en relation avec la mode, le design ou l’architecture, des expositions et festivals, et si elle soutient les créateurs du XXIème siècle, c’est qu’elle est fidèle à ses origines…

Jardin Française DL_ © Spiller_7986.jpg
Jardins Villa Ephrussy de Rotschild

LA VILLA KÉRYLOS : LA LIBERTÉ DE VIVRE À L’ANTIQUE
Pour Théodore Reinach, les Grecs ont incarnél’idée de beauté. Ainsi, tout naturellement, quand cet helléniste passionné envisage de faire construire une villa à Beaulieu-sur-Mer, son désir s’incarne-t-il dans une « folie ». Il lui donnera le nom de « Kérylos », en hommage aux alcyons, ces oiseaux qui survolent les flots… Bientôt, les équipes se succèdent : terrassiers, arpenteurs, dessinateurs. L’idée est de remonter le temps, de construire une demeure qui fera revivre le monde hellénique. La propriété sera l’expression même de l’âme antique. Théodore s’efforce d’inventer et non pas d’imiter. Il discute pendant des heures avec son architecte, Emmanuel Pontremoli. Le savant donne libre cours à son imagination pour concevoir un palais antique revisité par la modernité. C’est ainsi que les fenêtres, par exemple, seront équipées d’un mécanisme d’ouverture innovant mais qui, de loin, parait antique. Le soleil et la mer illumineront l’esprit des habitants de Kérylos afin qu’ils perçoivent la nature comme un tableau. Aujourd’hui, quand on visite les lieux, on se peut s’empêcher de vibrer… Dès l’entrée, on se sent dans une villa d’inspiration antique, en particulier grâce au péristyle et à ses colonnes de marbre. Très vite, les mosaïques captent le regard, les marbres de Carrare évoquant une histoire de la Méditerranée forgée de légendes. Les fresques illustrent des épisodes de la mythologie. Les meubles en bois exotique sont également des adaptations libres de formes antiques, enrichies de marqueteries. Tentures et rideaux brodés chatoient différemment selon l’orientation des pièces…

LA VILLA EPHRUSSI DE ROTHSCHILD : LA LIBERTÉ DE RÊVER.
Une automobile sur la corniche, et Béatrice de Rothschild découvre une vue à couper le souffle qui enflamme son esprit aventureux … Un rocher dynamité plus tard, la voici propriétaire d’un palais d’inspiration Renaissance italienne, à Saint-Jean-Cap-Ferrat. Béatrice invitait les artistes de son temps. On dit qu’au clair de lune, la Pavlova dansait sur des nocturnes de Chopin. C’était aussi une grande collectionneuse d’oeuvres d’art qui nous a laissé les objets précieux et les meubles rares que l’on peut admirer aujourd’hui lors de la visite de la propriété. Tout est exquis, de la soie du XVIIIème tendue aux murs de sa chambre à coucher à la salle de bain, avec son dôme digne d’une gravure de conte de fées ! Le raffinement allié à la démesure caractérise aussi les neuf somptueux jardins dominant la mer sur fond de massifs multicolores… Dessinés pour offrir au visiteur une promenade parmi des espèces de plantes extrêmement rares, ils répondaient, à l’époque, au goût pour les jardins exotiques. Une majestueuse roseraie, un enclos pour les ibis et les flamants roses et des volières enrichissent encore cette parenthèse hors du temps. La baronne souhaitait que « l’esprit de Salon » soit conservé après sa mort dans sa propriété pour fédérer les amoureux des belles tables et les adeptes de la culture. Visiter sa demeure, c’est revivre cette vie d’exception qu’elle partageait avec ses proches. Les événements organisés tout au long de l’année font renaître ce rêve de raffinement, en particulier les soirées des « Jeudis de la Villa ».